Édition du mardi 22 juillet 2008
Trois Massaïs sur la piste des touristes
Que viennent faire des guerriers massaïs au Mont-Saint-Michel au coeur de l'été ? Ils sont dans la région pour défendre une forme de tourisme respectueuse de leur culture, au Kenya. Quelques heures dans leurs pas.
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« Il est où Jacques Chirac ? Vous pourriez nous organiser un rendez-vous ? » Dans le studio d'RTL où Jean-Louis Debré joue les rédacteurs en chef du Journal inattendu, la question est... Inattendue. Elle laisse même pantois le président du Conseil constitutionnel, ami de l'ancien président de la République. Drôlement renseigné, le chef massaï invité au micro ! Samy Sekerot Ole Mpetti se marre. Et demande, en anglais (il a étudié aux États-Unis) : « Pourquoi le musée du Quai Branly montre aussi peu de choses sur ma culture ? »
Vendredi, à peine débarqués du Kenya, Samy, son cousin Koitumet, Koileken, un ami, dit Kiunia, ont enchaîné sur leurs jambes fuselées découverte de la capitale et rencontres avec les médias. Ces trois membres du clan Purko, venus de la région de Siana, à la frontière avec la Tanzanie, sont en 'plan com', comme on dit. Pour la cause de leur peuple, 300 000 à 500 000 pasteurs originaires de la haute vallée du Nil, répartis entre le Kenya et la Tanzanie.
Dans les rues de Paris, Koitumet, fier guerrier de 43 ans, encore jamais sorti du Kenya, est séduit par « l'organisation des immeubles ». Rien à voir avec « Nairobi, construite dans tous les sens. »
Pour le reste il semble ne s'étonner de rien, sur les Champs-Élysées où son pas souple est rythmé par le doux cliquetis des médailles de sa cape en peau de vaches. Les mêmes, dans la brousse, le signalent aux animaux. Des badauds dégainent machinalement appareil photo ou portable. Certains leur glissent : « Vous êtes beaux ». Mais beaucoup ne disent ni « Bonjour », ni « Je peux ? », ni « Merci ». Samy, à côté, sourit : « Je pourrais être impoli avec ces gens. Mais je me laisse photographier. Je dois le faire pour qu'ils viennent un jour au Kenya nous voir. »
Au musée Grévin, les Massaïs s'amusent à imiter les statues de cire des 'people' de la planète et lâchent brusquement la pause dans un grand « Woooh ! » Panique. Rigolade. Kiunia tend son pouce en l'air : « Extra », en langage universel. Hier, il a répété le même geste en arrivant au Mont-Saint-Michel. La Merveille est pourtant une horreur en juillet. Du monde partout, à touche-touche !
Des questions qui fusent, indirectes, autour des trois hommes : « C'est des touristes ou des gens du spectacle ? » « Je te dis que c'est des Pygmées ! » Dans l'ascension à l'abbaye, toujours aussi élégant, le trio improvise un chant, une danse. Au milieu de la foule compacte, on évoque d'autres lieux sacrés, au pays. Des montagnes ou des forêts. Engai, leur Dieu, leur a confié la protection de la nature et des animaux. Samy se moque de Kiunia, qui compte les vaches croisées sur la route depuis Paris, puisque toutes appartiennent au peuple massaï.
« Mon père a eu jusqu'à mille vaches », se souvient Samy du haut de ses 45 ans. Mais Megwarra, l'ensemble de villages où il vit, n'en compte plus aujourd'hui que 400, pour 300 Massaïs. Leurs terres sont grignotées. Les énormes réserves animalières créées sur les anciennes colonies britanniques mordent sur leur territoire et les obligent inexorablement à abandonner la transhumance. Alors, puisque le tourisme les a obligés à devenir sédentaire, ils voudraient y prendre part. Avec l'aide de Terra Natura, une ONG de Pordic, en Bretagne, ils le rêvent équitable.
Leur idée, c'est de proposer aux étrangers une immersion totale dans leur vie, dans un camp de douze maisons traditionnelles dont la construction se termine, en bordure de la réserve de Massaï Mara. Les recettes des séjours serviront notamment à faciliter l'arrivée de l'eau à Megwarra, scolariser les enfants...
« Les touristes, détaille Samy, pourront y apprendre à traire une vache, en extraire le sang pour le boire avec le lait, à planter des arbres. » Et respecter, en même temps que l'environnement, des valeurs telles que « la famille, les enfants, qui nous font grandir, et les anciens. Tout ce qui est vieux est mieux », précise-t-il, se faisant l'interprète de son cousin Koitumet.
Loin du tourisme de masse pratiqué, l'été, au Mont-Saint-Michel... Le chef massaï sourit encore : « On ne risque pas de voir arriver une telle foule chez nous. Nous sommes si loin de Paris... »
Pascale VERGEREAU.
Photo : David ADEMAS.
Ouest-France